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Publié par Anthony Le Cazals

1/ LES FONDEMENTS DE L’AUTONOMIE FRANCAISE

 

 

 

La culture soixante-huitarde

 

 

L’Autonomie française repose avant tout sur la culture révolutionnaire issue de mai 1968. C’est ce qui fait véritablement son fondement structurel. Un autonome des années 80 offre un témoignage très illustratif de cette culture :

 

« Dans la fin des années 70, il y a une politisation générale. Dans tous les lycées, il y a des comités de lutte, il y a des grèves, tout le temps : même les gens qui ne veulent pas s’impliquer se retrouvent impliqués là-dedans. Il y a un niveau de politisation bien plus fort que maintenant. Quand je suis arrivé au lycée, quinze jours après, c’était la grève : on se mettait pas en grève pour des gommes et des crayons. »  [1]

 

Interrogé sur les raisons de son engagement, il explique :

 

« Moi, c’est particulier, j’ai toujours fait de la politique, même quand j’avais huit ans. C’est un truc de l’époque, toute la mystique sur 68 : la barricade, la baston, l’émeute ! Quand j’ai commencé à faire de la politique, j’avais douze-treize ans, c’était aux Jeunesses Communistes. Pour moi, au départ, c’est un truc de purs fantasmes. C’est surtout l’incohérence des autres : il y avait le même discours révolutionnaire de partout : « flics-salops, CRS-SS… » On parle de révolution et quand les flics sont là, on s’assoit par terre ! C’est incohérent, c’est absurde : « CRS-SS », on fout la main dans la gueule, c’est plus logique, non ? Il y avait des manifs tout le temps : je faisais une baston par semaine, affrontements avec les flics toutes les semaines. Quand j’étais môme, c’était mon activité : tous les mercredis, tous les samedis. Les gens, quand ils faisaient de la politique, ils avaient une volonté de faire la révolution : tu faisais pas de la politique pour montrer des désaccords ou quoi que ce soit, on était encore dans une logique révolutionnaire. Moi, je pensais que je faisais la révolution. Je pense que les gens, tout ce qu’ils faisaient, et même les gauchistes, même le PC, même le mec de base du PC, ils pensaient qu’ils allaient faire la révolution. Pas forcément que c’était immédiatement proche, mais qu’en tout cas, à moyen terme, il y avait des possibilités de renverser le système, de changer le système. »

 

Quand on lui demande s’il pensait à cette époque « qu’il allait vivre la révolution », Bruno répond :

 

« J’en étais sûr et certain ! C’est même pas que je pensais que j’allais la vivre, je pensais que je la faisais ! Il y avait des grèves ouvrières, la marche des sidérurgistes : les sidérurgistes, tous les jours ils tiraient sur les flics avec des armes à feu ! Ils avaient incendié les locaux de la CGT, ils étaient des dizaines de milliers ! Il y avait des luttes antinucléaires à Plogoff… T’avais un journal comme Libération : c’était un journal révolutionnaire jusqu’en 1979… Quand les autonomes occupent Libération en 1977, ils occupent Libé parce que c’est le journal du mouvement, parce que c’est le journal de l’agence de presse Libération, qui est écrit par ses lecteurs, par des gens en lutte partout en France : c’est des ouvriers en lutte qui écrivent les articles… Libé, c’est le journal révolutionnaire quotidien dans les kiosques ! Il y a des comités de lutte… Moi, j’arrive au lycée, il y a un comité de lutte, des panneaux d’affichage où l’administration n’a pas le droit de toucher aux affiches que tu mets parce que c’est ton droit et que tu mets ce que tu veux, t’affiches ce que tu veux… La manif du 23 mars 1979, c’est des dizaines de milliers de personnes qui mettent Paris à feu et à sang, les sidérurgistes et les autonomes coude à coude, c’est l’attaque du siège du PC, de L’Humanité, des barricades de dix heures du matin jusqu’à quatre heures du matin le lendemain… Et puis il y a aussi cette logique individuelle quand tu rentres pour faire de la politique et que tu te dis révolutionnaire, ben tu te dis révolutionnaire ! C’est-à-dire que tu rentres dans une logique où tu sais que l’emploi des armes va être inévitable et incontournable. Si t’es révolutionnaire, tu penses ou tu dis : « Moi je vais finir en taule, ou mort, ou je vais gagner »… Mais même le connard qui rentrait dans un groupe trotskiste, je pense qu’il avait ça dans le crâne. C’était une évidence : la révolution, ça se fait comme ça. A la LCR, il y avait encore l’entraînement paramilitaire, ils avaient des pseudos, des caches d’armes… Et même au PC, je pense qu’ils avaient encore des armes. Tu te disais pas révolutionnaire si tu savais pas faire un cocktail Molotov, si tu savais pas faire des explosifs, si t’es pas capable avec trois copains d’aller faire une action directe.»

 

Même si le témoignage de Bruno comprend une part de mythologie, il est révélateur d’une culture qui subsiste en France à la fin des années 70.

 

La crise de l’extrême-gauche

 

Cependant, depuis 1973, l’extrême-gauche française est entrée comme en Italie en phase de décomposition. Le mouvement autonome est le produit de cette décomposition. Pour une militante du Comité de Soutien aux Prisonniers de la RAF [2], les autonomes sont « les fossoyeurs de l’extrême-gauche » [3]. Cette expression n’est pas tout à fait appropriée car elle supposerait une disparition totale de l’extrême-gauche française, ce qui n’est pas le cas. L’expression sous-entend surtout que les autonomes auraient joué un rôle actif dans l’effondrement de l’extrême-gauche, voire qu’ils en porteraient la responsabilité. Si l’apparition du mouvement autonome en France s’est incontestablement faite au détriment de d’autres tendances de l’extrême-gauche, on ne peut pas dire pour autant que l’Autonomie française soit responsable de l’effondrement de ces autres courants. Le maoïsme est le seul courant qui se soit véritablement effondré. Mais cet effondrement a lieu en 1973, c’est-à-dire quatre ans avant l’apparition du mouvement autonome en France. L’Autonomie n’est pas la cause de cet effondrement mais la conséquence. En ce qui concerne les organisations trotskistes ou libertaires, il ne semble pas que les autonomes aient joué un rôle quelconque dans la chute de leurs effectifs.

 

Cependant, l’Autonomie correspond bel et bien à une crise de l’extrême-gauche française. Cette crise, c’est avant tout la crise du mouvement issu de mai 1968. Comme en Italie, la crise de l’extrême-gauche française éclate en 1973, année du choc pétrolier, année du coup d’Etat du général Pinochet, année du début de la crise économique, année tournant qui annonce les transformations de la société et au cours de laquelle les organisations politiques se repositionnent. La crise de l’extrême-gauche française confirme le modèle de Koopmans, puisqu’on a bien un double processus d’institutionnalisation et de radicalisation, le mouvement autonome étant l’expression de cette radicalisation. En plus de ce phénomène de radicalisation, deux autres processus sont à l’œuvre dans l’émergence du mouvement autonome en France : d’une part un phénomène d’importation idéologique, et d’autre part un phénomène d’émergence de nouveaux terrains de lutte.

 

L’importation idéologique 

 

Le groupe Camarades, constitué en 1974 sous l’impulsion de Yann Moulier-Boutang, correspond à ce phénomène d’importation idéologique. L’importation en France de l’opéraïsme italien est antérieure à la création de Camarades. Une anthologie des Quaderni Rossi paraît en 1968 aux éditions Maspero, mais d’après Yann Moulier cette anthologie aurait été l’œuvre de la tendance proche de Raniero Panzieri, faisant ainsi abstraction des thèses de Mario Tronti dont se réclament les militants de Potere Operaio [4]. Yann Moulier rencontre les militants de Potere Operaio en 1970. Un militant de Potere Operaio, Giuseppe Bezza, lui propose de traduire un recueil de textes de Mario Tronti paru en italien en 1966 sous le titre Ouvriers et Capital. Yann Moulier publiera cette traduction en 1977. C’est autour de lui que se forme à l’Ecole Normale le groupe Matériaux pour l’intervention, en 1971, avec notamment des militants issus de Socialisme ou Barbarie et de la « Gauche Marxiste », c’est-à-dire de l’ultra-gauche [5]. Yann Moulier vient d’ailleurs lui aussi de l’ultra-gauche, puisqu’il participait à l’époque à Informations et Correspondances Ouvrières (ICO). Matériaux pour l’intervention se réapproprie les thèses de Potere Operaio, puis se rapproche de Toni Negri en 1973 avant d’aboutir à la création de Camarades [6].

Les principes théoriques de Matériaux pour l’intervention sont notamment résumés dans le dernier numéro de la revue, publié en février 1973 :

 

« Plus que jamais il est temps de renverser le vieux schéma hérité de la pratique du vieux mouvement ouvrier dans lequel la classe ouvrière possédait la tactique de ses mouvements (syndicats, lutte économique et spontanéité), et le parti, la stratégie révolutionnaire (la continuité de l’organisation, l’affrontement contre l’Etat et le pouvoir global du capital, bref la lutte politique). (…) En fait la classe ouvrière est stratégiquement révolutionnaire et tactiquement réformiste. A long terme elle est irréductiblement opposée à la programmation capitaliste.  Dans un cycle donné, elle finit toujours par reconquérir son homogénéité et son autonomie. Alors se trouve menacé de mort le pouvoir du capital dans un cycle qui comprend comme un tout spécifiquement donné, un niveau technologique donné, une organisation du travail (stade de la division du travail, composition organique du capital) et une certaine classe ouvrière. Dans ces moments se pose pour les capitalistes le problème du saut technologique, de redistribuer les cartes de façon plus favorable pour eux. Ce sont des moments où ce qui devient déterminant, capable d’ouvrir dans la répétition indéfinie des cycles capitalistes la rupture, la faille, bref le point final à la domination du capital sur les individus, c’est la tactique. Là le moindre retard dans la réalisation des échéances peut se répercuter en chaîne. La tactique devient alors la capacité de choisir les points névralgiques de cette opération, d’anticiper sur un nouveau cycle programmé par le capital, de le devancer sur un chemin par lequel il doit lui-même passer ou être battu. (…) A l’organisation politique révolutionnaire la tâche d’être l’instrument tactique décisif sous la direction stratégique de la classe ouvrière comme classe. (…) Pour que la classe des ouvriers devienne la force dominante dans le rapport de production, qu’elle réduise le capital à n’être plus dans un premier temps que la donnée subalterne et secondaire, la construction d’une initiative politique qui se place d’emblée sur le terrain de l’Europe est à l’ordre du jour. » [7]

 

Les militants issus du groupe « Révolution ! » sont eux aussi influencés par le mouvement italien, mais à travers un parcours différent de celui de Matériaux pour l’intervention. Le groupe « Révolution ! » est à l’origine une scission de la Ligue Communiste datant de 1971. Ses militants rompent avec le trotskisme pour se rapprocher des positions maoïstes. Mais à travers cette évolution, les militants de « Révolution ! » s’inspirent en réalité des thèses développées à la même époque en Italie par Avanguardia Operaia, qui suit un parcours similaire à partir de 1969 [8]. Alain Pojolat, après avoir milité à la Ligue Communiste puis à « Révolution ! », rejoint Camarades en 1976 lorsque « Révolution ! » fusionne avec la Gauche Ouvrière et Paysanne (GOP) pour donner naissance à l’OCT (Organisation Communiste des Travailleurs) :

 

« Quand arrive l’OCT, il y a la partie la plus radicale de « Révolution ! » qui se tire. Donc, il y a entre autres des gens qui après vont faire un journal qui s’appelle Parti pris. Il y a de tout dedans : la recomposition est pas mécanique, elle se fait un peu au fil des expériences, des confrontations d’expériences… Et puis la situation italienne va nous intéresser énormément bien sûr. On est un certain nombre qui ont quitté « Révolution ! » et qui sont très intéressés par la situation en Italie, par à la fois l’autonomie ouvrière de la situation italienne, et par aussi la montée des groupes armés. Qui nous importaient parce que c’est des groupes qui viennent pas du ciel : leurs premières interventions c’est les interventions dans les entreprises, c’est le mouvement des « Foulards rouges » à la Fiat, l’Alfa Romeo, c’est les collectifs de l’Alfa, c’est tout ça : une immense richesse du point de vue des interventions dans les entreprises, c’est cent fois plus avancé que ce qui a jamais pu être réalisé en France. » [9]

 

La radicalisation

 

Deux groupes correspondent plus spécifiquement au processus de radicalisation : La Cause du Peuple et l’Organisation Communiste Libertaire (OCL). Les militants de La Cause du Peuple refusent l’autodissolution de la Gauche Prolétarienne décidée en novembre 1973. Leur parcours va les mener du maoïsme à l’Autonomie à travers une logique de plus en plus spontanéiste qui abandonne les références staliniennes. Ces militants participent en novembre 1976 à la création du Collectif d’Agitation proposé par Camarades.

 

L’OCL, quant à elle, est le produit de la scission qui se produit en juin 1976 au sein de l’Organisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA). Cette scission aboutit à la création de deux organisations : l’OCL et l’UTCL (Union des Travailleurs Communistes Libertaires). Alors que l’OCL veut privilégier les luttes autonomes, les militants qui créent l’UTCL défendent une conception plus partidaire du processus révolutionnaire, axée sur le syndicalisme et la phase de transition socialiste.

 

Dans le cas de La Cause du Peuple comme dans celui de l’OCL, le processus de radicalisation confirme le modèle de Koopmans, puisqu’on peut observer dans les deux cas une rupture entre deux tendances, l’une qui s’institutionnalise, et l’autre qui se radicalise. Parallèlement à la radicalisation d’une partie de la base issue de la Gauche Prolétarienne, on peut voir en effet à la même époque bon nombre de jeunes intellectuels abandonner progressivement la référence à la Chine Populaire pour se rapprocher du Parti Socialiste.

 

On peut donc se demander si le clivage institutionnalisation/radicalisation recoupe un clivage de classe intellectuels/ouvriers. Le parcours de plusieurs militants semble en tous cas confirmer cette hypothèse. Les cas de Jean-Paul [10] et de Guy Dardel illustrent ainsi la radicalisation de la base ouvrière issue de la Gauche Prolétarienne qui évolue alors vers l’Autonomie. Cependant, à ce clivage de classe se superpose aussi un clivage générationnel. On peut en effet aussi observer que les anciens maoïstes qui s’intègrent dans les institutions sont issus du mouvement de 1968, et qu’a contrario ceux qui se radicalisent sont des militants plus jeunes qui n’avaient qu’une dizaine d’années en 1968 et qui n’ont donc pas pu y participer. Guy Dardel avait seize ans en 1973, au moment de l’autodissolution de la Gauche Prolétarienne :

 

« On avait des groupes de jeunes maos constitués sur Paris, fédérés autour de la fac de Jussieu, et on a continué à fonctionner de 1973 à 1975. On a mené des activités antifascistes assez violentes, des activités de solidarité internationale, et on intervenait sur les quartiers où on vivait… Assez rapidement, on a été séduits par l’activité des Autonomes italiens. Ils posaient théoriquement, bien avant la France, la question de l’autonomie ouvrière qui s’ancrait dans des luttes depuis le début des années 60. Nous-mêmes, on arrivait sur le marché du travail, et la seule idée d’aller bosser, de se plier à l’usine, qui attendait la plupart d’entre nous, formés en CET [11], ne correspondait pas du tout à nos envies. On se situait donc dans une attitude de refus du travail, tout en conservant une identité de classe. Toute une frange s’est ainsi mise en place dans l’autonomie parisienne, séduisante aussi par ses comportements quotidiens, qui représentaient pour nous une certaine nouveauté : la suppression de la hiérarchie de l’organisation, la capacité à agir de manière autonome sans en référer à un centre, et en même temps toute une théorisation de la question de la violence diffuse, loin du spectaculaire. » [12]

 

Les Noyaux Armés Pour l’Autonomie Populaire (NAPAP), qui assassinent le 23 mars 1977 l’ancien vigile de Renault Jean-Antoine Tramoni [13], constituent l’élément le plus exacerbé de ce processus de radicalisation issu de la Gauche Prolétarienne.

 

L’émergence de nouveaux terrains de lutte

 

Parallèlement à ces processus d’importation idéologique et de radicalisation, le mouvement autonome trouve également son origine en France dans l’émergence de nouveaux terrains de lutte. Le groupe Marge, fondé en 1974 par Jacques Lesage de La Haye et Gérald Dittmar, correspond plus particulièrement à ces nouveaux axes de lutte.

 

Né en 1938, élevé dans un milieu aristocrate et royaliste de l’ouest de la France, Jacques Lesage de La Haye rompt avec sa famille à l’âge de 15 ans. A 17 ans, il s’engage avec son frère et une bande d’amis dans le banditisme professionnel et commence une série de hold-up, avant d’être emprisonné au bout d’un an, en 1957. En prison, Jacques Lesage de La Haye participe à plusieurs mutineries et prend conscience de la nécessité de créer un syndicat de prisonniers. Après sa libération en 1968, il reste animé par cet objectif politique [14]. En prison, Jacques Lesage de La Haye a fait des études. Il a obtenu son baccalauréat ainsi qu’une licence de lettres. Il a également fait une psychanalyse. Ce travail intellectuel lui permet à sa sortie de prison de devenir psychothérapeute et d’entamer des études de psychologie. En 1972, Jacques Lesage de  La Haye devient chargé de cours en psychologie à l’université de Vincennes. La même année, il rejoint le Groupe d’Information sur les Prisons (GIP) créé par Michel Foucault et Pierre Vidal-Naquet, puis le Comité d’Action des Prisonniers (CAP) en 1973. 

 

Jacques Lesage de La Haye crée ensuite le groupe Marge en 1974 après avoir fait la connaissance de Gérald Dittmar. Marge a pour but de fédérer tous les marginaux. Le groupe apparaît en même temps que la Fédération des Luttes et Actions Marginales (FLAM). La FLAM tente alors de regrouper une dizaine d’organisations déjà existantes luttant sur des terrains considérés comme marginaux (Mouvement de Libération des Femmes, CAP, Comité de Lutte des Handicapés, Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, Cahiers pour la folie, Comité Unitaire Français-Immigrés…). De ces deux organisations concurrentes, seul Marge va subsister, ce qu’explique ainsi Jacques Lesage de La Haye :

 

« Tous ces mouvements-là n’ont pas réussi à créer la FLAM, et en fait, chose marrante, c’est le mouvement spontané « Marge » qui a démarré… Un peu comme si la volonté de réunification des mouvements des luttes de l’époque a échoué, et seul un mouvement spontané pouvait jaillir… Ca devait faire partie des courants sociologiques de l’époque… Et cette émergence de tous les groupes marginaux, usagés eux-mêmes mais libertaires, a été une convergence qui a donné Marge et qui a fait qu’à côté de ça la FLAM, trop construite, n’a pas pu… Parce qu’il y a eu conflit entre leaders… C’était des conflits entre les marxistes et des anarchistes… Ils se sont tous foutus sur la gueule… La FLAM a pas pu marcher à cause de ça. Les conflits entre leaders ont fait échouer les expériences. La FLAM n’a tenu que quelques mois. Par contre , Marge a tenu… » [15]

 


[1] Entretien avec Bruno (pseudonyme, Collectif Prolétaire Territorial).

[2] RAF : Fraction Armée Rouge.

[3] Entretien avec Cécile (pseudonyme).

[4] Yann Moulier-Boutang, « Matériaux pour l’intervention », http://multitudes.samizdat.net/spip.php?rubrique484  , 2004.

[5] Cf. Christophe Bourseiller, Histoire générale de l’ultra-gauche, Denoël, 2003, p. 430.

[6] Entretien avec Yann Moulier-Boutang.

[7] Matériaux Pour l’Intervention, La Stratégie du refus n° 8, février 1973, p. 50-51.

[8] Entretien avec Alain Pojolat (collectif de la BNP). Un article sur le groupe Révolution ! a été publié sur le Forum des Marxistes Révolutionnaires : http://revolution.celeonet.fr/index.php?showtopic=9840

[9] Entretien avec Alain Pojolat.

[10] Entretien avec Jean-Paul (pseudonyme).

[11] CET : Collège d’Enseignement Technique.

[12] « Autoportrait : Guy Dardel », in Jean-Christophe Brochier et Hervé Delouche, Les nouveaux Sans-culottes, Enquête sur l’extrême gauche, Grasset, 2000, p. 193.

[13] Jean-Antoine Tramoni avait tué en février 1972 le militant de la Gauche Prolétarienne Pierre Overney au cours d’une attaque maoïste à l’usine de Boulogne-Billancourt.

[14] Entretien avec Jacques Lesage de La Haye.

[15] Ibid.

 

 

 

 

2/ La dynamique de l’AUTONOMIE françaisE

 

 

 

La montée en puissance

 

J’essaierai ici de m’interroger sur ce qui fait la force du mouvement autonome français à la fin des années 70. Pour étudier la dynamique du mouvement, il faut tout d’abord mentionner ses éléments déclencheurs. C’est ici qu’intervient l’influence de l’extrême-gauche italienne, à travers le groupe Camarades et le parcours de Yann Moulier-Boutang. C’est le premier élément déclencheur, avec la création du Collectif d’Agitation, en novembre 1976. La création du Collectif d’Agitation est en quelque sorte la première amorce. Le second élément déclencheur est la manifestation anti-nucléaire qui se déroule à Creys-Malville les 30 et 31 juillet 1977. Il s’agit là d’un évènement fédérateur. Enfin, le troisième évènement déclencheur est l’annonce de la mort en Allemagne des prisonniers de la Fraction Armée Rouge (RAF), le 18 octobre suivant. C’est ce troisième évènement qui constitue véritablement l’étincelle qui va provoquer « l’explosion » et faire apparaître le mouvement autonome en France. Les « autonomes » se regroupent alors autour d’une identité. Cette identité politique se constitue autour de l’idée que les différentes organisations d’extrême-gauche ont abandonné le combat révolutionnaire et la violence politique.

 

Ce processus de construction identitaire se rapproche des concepts de « montée en conscience », de « montée en puissance »,  et de « polarisation » proposés par Eric Hirsch en 1990 [1]. En effet, les six premiers mois de l’année 1977 correspondent à ce phénomène de « montée en conscience ». C’est durant cette période que le mouvement italien retentit à Paris et qu’une mythologie de l’Autonomie italienne commence à s’y construire. Durant ces premiers mois, seul le groupe Camarades fait référence à ce concept d’ « Autonomie » qui apparaît alors en France comme quelque chose de nouveau. Marge et l’OCL ne s’identifient pas encore au mouvement autonome. Cependant, contrairement à la théorie d’Eric Hirsch, dans le cas de l’Autonomie française, la polarisation précède la montée en puissance. La manifestation de Creys-Malville constitue l’évènement au cours duquel se constitue cette polarisation [2]. C’est la violence de masse générée par cette manifestation qui provoque la rupture avec les organisations d’extrême-gauche et entraîne durant l’été la création de groupes autonomes antinucléaires.

 

La naissance de cette identité politique entraîne immédiatement après la mort des prisonniers de la RAF la création d’une structure organisationnelle : l’Assemblée Parisienne des Groupes Autonomes (APGA). Trois tendances difficilement conciliables cohabitent à l’intérieur de cette structure : Camarades, l’Organisation Communiste Libertaire (OCL), et les « désirants » (rassemblés autour du groupe Marge). Les différents politiques font que l’APGA disparaît au printemps 1978 pour laisser la place à ces trois groupes concurrents.

 

Le mouvement autonome français atteint ensuite son apogée à l’occasion de la manifestation des sidérurgistes qui se déroule à Paris le 23 mars 1979. Je n’aborderai pas ici la question des limites du mouvement autonome et les raisons de son effondrement à partir du mois de mai de la même année. J’étudierai uniquement ici la dynamique qui le porte jusqu’à cette date-là : ce qui fait sa force et lui permet de se développer.

 

L’identité autonome

 

La force de l’Autonomie française réside probablement dans son identité, et plus précisément dans le caractère extrêmement flou de cette identité, puisque toutes sortes d’idéologies s’y croisent, du maoïsme à l’anarchisme individualiste. Cependant, malgré les antagonismes idéologiques qui y cohabitent, le mouvement autonome reste axé sur deux grands principes intangibles : l’autonomie par rapport à l’Etat, et l’autonomie par rapport au capitalisme. Ce sont ces deux principes qui assurent la cohérence et la cohésion du mouvement. L’autonomie par rapport à l’Etat sous-entend le refus des pratiques politiques encadrées par la loi (participations électorales, syndicalisme, associations déclarées en préfecture…). L’autonomie par rapport au capitalisme sous-entend le refus des rapports marchands, la pratique du vol, de l’expropriation, et de la gratuité.

 

Plus qu’une idéologie, l’Autonomie constitue avant tout un ensemble de pratiques. Parmi ces pratiques, on peut distinguer les actions publiques (autoréductions, squats, et émeutes) ou clandestines (hold-up, escroqueries, sabotages, et violence militaire). L’Autonomie est aussi une forme d’organisation. Chaque groupe est lui-même autonome par rapport à l’ensemble du mouvement. Les groupes autonomes des années 70 semblent avoir fonctionné le plus souvent de manière relativement démocratique. La démocratie directe est la règle, la démocratie représentative est l’exception. Ce principe n’empêche cependant pas les phénomènes de leadership et les comportements autoritaires. Yann Moulier-Boutang reconnaît ainsi aujourd’hui avoir joué un rôle de leader à Camarades [3]. Au groupe Marge, Jacques Lesage de la Haye, bien qu’anarchiste, défendait à l’époque la notion de « chef de bande » :

 

« Dans une bande il faut quelqu’un pour assurer la sécurité du groupe et ce quelqu’un sera forcément le plus capable, c’est-à-dire le plus rapide à assumer une situation. Mais ce dont je suis sûr, c’est que ce pouvoir est divisible, c’est-à-dire que chaque membre du groupe a la tranche du pouvoir qu’il prendra selon ses capacités à faire avancer l’ensemble. Je ne peux actuellement être contre la conception de chef provisoire par rapport à une situation répressive et dangereuse (par exemple Makhno et Durruti [4]). Mais dans beaucoup de ces groupes, les chefs varient selon la spécificité du moment (hold-up, fuite, procès). Le moment « chaud » passé, les chefs disparaissent de gré ou de force. » [5]

 

 

La violence des conflits entre autonomes est la marque des comportements autoritaires. Les désaccords internes semblent se régler souvent par la force. Les réunions en assemblée générale restent cependant le lieu officiel des prises de décision collectives. Les collectifs les plus organisés comme Camarades et l’Organisation Communiste Libertaire (OCL) fonctionnent parfois avec un système de délégation.

 

Un autre élément important de l’identité autonome est sa culture : jeune, urbaine, et occidentale, la culture autonome est intimement liée au mouvement punk, au rock alternatif, et à la culture « underground » qui se développe dans les squats des grandes villes.

 

Toutes ces caractéristiques font la force du mouvement autonome : une pratique radicale alliée à une forme de démocratie directe, une idéologie extrêmement souple, et une osmose culturelle avec une partie de la jeunesse. Cette identité est aussi la principale faiblesse de l’Autonomie française, qui reste avant tout un ghetto parisien : constitué essentiellement d’étudiants et de marginaux, le mouvement ne parvient pas à se développer dans le monde du travail. L’Autonomie française ne parvient à fédérer que deux collectifs de travailleurs : le collectif de la BNP et le Collectif des Travailleurs Mauriciens, qui ne réunirent à eux deux qu’une cinquantaine de personnes, au sein de Camarades. Ces deux collectifs ne semblent avoir duré que quelques mois. Au bout d’un an, la plupart des membres du collectif de la BNP quittent l’entreprise pour se mettre au chômage et habiter en squat [6]. C’est notamment le cas de Nathalie Ménigon, qui fait la rencontre de Jean-Marc Rouillan et s’engage ensuite dans l’action militaire clandestine au sein d’Action Directe. On peut donc parler d’une véritable « allergie » des autonomes au travail. On touche ici à la principale contradiction du mouvement. Par ses pratiques, l’Autonomie tend à la marginalité. Cette tendance l’empêche d’avoir un véritable encrage dans la société, et donc de se développer. Par conséquence, son potentiel révolutionnaire semble condamné d’avance. 

 

Pour revenir au concept de « montée en puissance » avancé par Eric Hirsch, dans le cas de l’Autonomie parisienne cette période de montée en puissance débute en août 1977 et prend fin en mars 1979. Mais au cours de cette période, l’Autonomie parisienne semble plus porté par une série d’évènements que par une véritable assise sociale. La seule assise sociale du mouvement parisien se cristallise sur deux terrains politiques particulièrement fragiles : d’une part le terrain universitaire, et d’autre part le terrain des squats. La fragilité de ces deux terrains tient essentiellement au caractère éphémère des situations sociales dont ils sont porteurs : la condition étudiante et la condition de squatter.

 

Le terme de « montée en puissance » pour la période août 1977 – mars 1979 est à relativiser. En effet, dès le mois d’avril 1978, l’Assemblée Parisienne des Groupes Autonomes (APGA) s’autodissout du fait des profonds désaccords qui opposent Camarades, Marge, et l’OCL. Dès le printemps 1978, l’Autonomie parisienne, confrontée au caractère artificiel de son existence politique, est en crise. L’identité politique de l’Autonomie parisienne peut en effet être considérée comme « artificielle » dans le sens où, comme l’écrit l’OCL en 2004, elle est le produit de l’importation d’un modèle « plaqué » sur une réalité locale différente [7]. L’Autonomie parisienne semble s’être maintenue au cours de cette période au gré de l’actualité, entrecoupée par quelques initiatives plus ou moins spectaculaires. Ainsi, après la mobilisation contre l’extradition de l’avocat Klaus Croissant à l’automne 1977, un rassemblement est organisé à Strasbourg au mois de janvier contre l’espace judiciaire européen, puis une campagne d’autoréductions durant l’été 1978. A l’automne 1978, les autonomes parisiens semblent subitement préoccupés par l’agitation universitaire avant de prendre fait et cause au mois de mars 1979 pour les sidérurgistes.

 

Cette addition de différents axes de lutte ne peut se comprendre que dans la logique d’un affrontement global contre l’Etat et l’économie capitaliste. Contrairement au mouvement italien, les autonomes parisiens ne construisent pas d’assise sociale mais se contentent principalement de « suivre l’actualité » des luttes sociales, voire si cette actualité fait défaut, de créer un évènement éphémère pour pallier cette carence de l’actualité sociale. C’est ce qui fait ressembler l’Autonomie parisienne à une sorte de fuite en avant permanente où il s’agit coûte que coûte de surenchérir à tout prix dans la violence pour être à la hauteur de l’objectif révolutionnaire, objectif nécessitant à chaque fois de franchir une nouvelle étape et donc de passer à un niveau de violence supérieur. C’est ce processus qui aboutit à la création d’Action Directe au lendemain de la manifestation des sidérurgistes du 23 mars 1979.

 

La dimension communautaire

 

Si les relations entre les différents groupes autonomes sont particulièrement conflictuelles, la dimension communautaire des groupes de squatters permet cependant d’expliquer une certaine cohésion à l’intérieur de ces groupes. Le mouvement autonome est en effet le seul courant politique dont une grande partie des membres vivent en communauté. Cet élément est particulièrement important car il transforme complètement la pratique militante. Contrairement aux autres militants, les autonomes qui vivent en squat sont mobilisables en permanence. Le mode de vie communautaire abolit la séparation entre vie privée et vie publique. Par certains aspects, si elle est couplée avec des pratiques autoritaires, cette forme d’organisation peut se rapprocher des structures de type totalitaire. Dans l’ensemble, le fonctionnement des squats autonomes semble cependant avoir été plus proche de l’anarchie que du totalitarisme, les personnes conservant de très larges libertés individuelles à l’intérieur de leur lieu d’habitation.

 

Outre leur forte capacité de mobilisation, les squatters autonomes sont également liés par des intérêts économiques qui dépasse la question du logement. Le squat autonome est en effet défini comme un lieu de mise en pratique du communisme, ce qui sous-entend une mise en commun des ressources. On peut cependant s’interroger sur la mise en pratique de ce principe. Dans quelle mesure les individus partagent-ils réellement leurs ressources financières ? Il y a en tous cas à l’intérieur de ces squats un partage des ressources alimentaires, comme l’atteste le fait de prendre ses repas en commun [8]. On peut supposer que le degré de partage a varié suivant les différents squats, mais la pratique collective des autoréductions induit nécessairement un partage à peu près égalitaire du butin. La question de la toxicomanie permet aussi de relativiser cette pratique du partage dans la mesure où elle tend à entraîner des comportements individualistes.

 

Le mode de vie communautaire modifie également le fonctionnement de ce qu’Erving Goffman appelle les « cadres de perception » des individus [9]. En effet, on peut penser que l’individu qui vit en communauté a tendance à percevoir le monde à travers le prisme de son groupe d’appartenance, c’est-à-dire à ne plus raisonner de manière individuelle mais surtout de manière collective. Il s’agit là du mode de raisonnement que l’on peut observer dans les groupes sectaires. Bien sûr, ce mode de raisonnement est relatif et il est rare que des individus perdent totalement leur liberté individuelle dans leur manière de penser. Inversement, l’individu vivant en société est toujours lui aussi influencé par les personnes qui l’entourent. Mais incontestablement, le mode de vie communautaire entraîne un saut qualitatif dans la tendance à raisonner de manière collective. On peut donc parler d’un « cadre de perception communautaire » qui s’oppose à un « cadre de perception sociétal ».

 

Par certains aspects, le cadre de perception communautaire se rapproche de celui des forces politiques capables de contrôler aussi bien la vie professionnelle que la vie privée de leurs militants, comme ce put être le cas pour le Parti Communiste Français dans les années 50. En ce qui concerne les squatters autonomes, l’emprise de la communauté sur les individus est d’autant plus forte que la plupart de ceux-ci ne travaillent pas. On rejoindra donc ici Charles Tilly dans l’importance qu’il accorde au facteur de sociabilité dans l’engagement militant [10]. Aux concepts de sociabilité volontaire (netness) et de sociabilité professionnelle (catness) qu’avait proposé Tilly, il conviendrait d’ajouter celui de « sociabilité résidentielle ». La « sociabilité communautaire » pourrait ainsi être considérée comme une forme particulière de cette sociabilité résidentielle.

 

L’organisation de la mouvance autonome peut également être comparée à celle des organisations de type mafieuses. Au sens strict, la mouvance autonome ne peut pas être considérée comme une organisation mafieuse dans le sens où elle refuse d’infiltrer les structures institutionnelles. La mouvance autonome constitue cependant un réseau de délinquance - voire de banditisme - organisé. Cette délinquance organisée est revendiquée en particulier par Marge et les « Fossoyeurs du Vieux Monde ».

 

 


[1] Eric Hirsch, “Sacrifice for the Cause: Group Processes, Recruitment, and Commitment in a Student Social Movement”, American Sociological Review n° 55-2, avril 1990, pp. 244-245.

[2] L’Autonomie, le mouvement autonome en Italie et en France, Spartacus n° B-90, mars 1978, p. 20.

[3] Entretien avec Yann Moulier-Boutang.

[4] Makhno et Durruti : leaders anarchistes des révolutions russe et espagnole.

[5] Jacques Lesage de la Haye, « Le mouvement Marge existe », in Jacques Desmaison et Bob Nadoulek, Désobéissance civile et luttes autonomes, Alternatives n° 5, Editions Librairies Alternatives et Parallèles, 1978, p. 114.

[6] Entretien avec Alain Pojolat (collectif de la BNP).

[7] Organisation Communiste Libertaire, « L’OCL, trente ans d’anarchisme révolutionnaire », http://oclibertaire.free.fr/trenteans.html , 2004.

[8] Entretien avec Nicole Fontan (groupe Marge).

[9] Cf. Erving Goffman, Les Cadres de l’expérience (1974), Minuit, 1991.

[10] Cf. Charles Tilly, From Mobilization to Revolution, Random House, 1978.

 

 

 

 

3/ Les limites de l’Autonomie française

 

 

La marginalisation

 

A Paris, en 1976, le principal collectif autonome de travailleurs est celui de la BNP. Ce collectif réussit à mener une grève qui dure deux mois et permet d’obtenir une cinquième semaine de congés payés. Pourtant, l’année suivante, les militants décident de quitter l’entreprise pour se mettre au chômage et aller vivre dans les squats parisiens. Cet exemple est révélateur de cette tendance de l’Autonomie à la marginalisation. On peut observer exactement le même phénomène chez les étudiants. Pour les autonomes, le chômage est la voie de la radicalité.

 

Les autonomes parisiens auraient pu tenter, comme l’a fait le mouvement alternatif, de populariser leur mode de vie dans les quartiers où ils étaient implantés. Mais ce n’était pas leur volonté. Les autonomes parisiens de la fin des années 70 sont dans une stratégie insurrectionnelle, ce qui là encore les marginalise. Le squat autonome ne semble être conçu ni comme un endroit à rendre confortable ni comme un lieu ouvert sur un quartier. Le squat autonome parisien semble plus être conçu comme une base insurrectionnelle, au sens militaire du terme. A ce sujet, une habitante du squat de la rue Raymond Losserand, dans le 14e arrondissement, témoigne à propos de ce squat :

 

« Une fois il avait été mis à sac par des autonomes du squat de la rue Lahire (13e) qui nous traitaient de squat bourgeois parce que pour eux un squat n’était pas une manière de se loger pour se rendre la vie plus agréable, c’était forcément des bastions militants : il n’y avait pas cette aspiration au bien-être. » [1]

 

Dans les faits, le squat autonome parisien est un endroit réservé à deux milieux très fermés : le milieu autonome et le milieu du rock alternatif.

 

La structure politique de l’extrême-gauche

 

Encore plus qu’en Italie, le mouvement autonome reste en France un mouvement générationnel regroupant quasi-exclusivement des jeunes. Mais surtout, le mouvement français est plus un phénomène de mode qu’un mouvement reposant sur une véritable assise sociale. Alors qu’en Italie, le mouvement autonome est directement issu du mouvement ouvrier de 1969. La différence entre les deux mouvements est donc originelle. En Italie, il se situe dès le départ dans le prolongement d’un mouvement de masse. En France, il s’agit d’une initiative groupusculaire. Pourtant, en 1968, la France a été le seul pays du monde à être paralysé pendant plusieurs semaines par une grève générale sauvage. Le mouvement ouvrier de 1968 aurait pu en France être le prélude à un mouvement autonome de masse. Cela n’a pas été le cas et il convient donc d’en rechercher les raisons. 

 

Dans la France de l’après-68, la Gauche Prolétarienne aurait pu être à l’origine d’un mouvement autonome de masse sur le modèle de Potere Operaio en Italie. Les deux organisations ont une existence concomitante (1969-1973) et des effectifs comparables, autour de 3 000 militants [2]. Mais si les militants de Potere Operaio se sont dissous dans l’Autonomie, Potere Operaio n’est pas à proprement parler à l’origine du mouvement autonome italien, dans le sens où les militants opéraïstes ont rejoint en 1973 un mouvement qui s’était formé indépendamment d’eux. La principale cause de la faiblesse originelle de l’Autonomie française ne réside donc pas dans la structure de l’extrême-gauche mais dans la faiblesse du mouvement ouvrier.

 

La force du mouvement ouvrier italien des années 70 peut s’expliquer par l’ampleur que prend la crise économique en Italie et qui, d’une certaine façon, rend la situation ingérable pour les autorités. La France, plus riche, est non seulement mieux armée pour affronter la crise, mais dispose en outre d’une importante main d’œuvre étrangère qui, de par son statut, peut difficilement se révolter. Les conditions économiques qui font apparaître le mouvement autonome en Italie au début des années 70 n’existent donc pas en France à la même époque. C’est la principale raison qui explique la faiblesse du mouvement français. 

 

Mais au-delà des conditions économiques, il faut aussi s’interroger sur la structure de l’extrême-gauche française. Car en effet, au sein même de l’extrême-gauche, le mouvement autonome occupe en France une position minoritaire : moins d’un militant sur dix contre un militant sur deux en Italie [3]. L’extrême-gauche française est dominée par le trotskisme. Dans l’extrême-gauche italienne, le trotskisme est un courant marginal. On a donc une situation inversée. On peut donc se demander pourquoi le trotskisme a une si grande importance en France et si peu en Italie. 

 

Ce qui fait la spécificité de l’extrême-gauche italienne, c’est l’influence de l’opéraïsme, courant spécifiquement italien. Pour comprendre cette différence entre les deux pays, il convient de remonter aux années 60. C’est dans les années 60 que des courants à gauche des partis communistes officiels émergent un peu partout dans le monde. En France, passé la mode du maoïsme, ce sont surtout les courants trotskistes qui subsistent. Cette spécificité trotskiste de la France est ancienne, puisque c’est en France qu’a été fondée la IVe Internationale en 1938. Trotsky lui-même a d’ailleurs vécu pendant quatre ans en France : de 1914 à 1916 puis de 1933 à 1935 [4]. L’implantation du trotskisme en France a donc des raisons historiques qui n’existent pas en Italie (on voit mal d’ailleurs comment Trotsky aurait pu séjourner en Italie à l’époque de Mussolini). 

 

Alors qu’une tendance trotskiste se développe en France dans les années 60 au sein de l’Union des Etudiants Communistes (UEC), l’opéraïsme fait son apparition à la même époque en Italie. Ce point est fondamental car l’opéraïsme a dans les années 70 une grande influence sur toute l’extrême-gauche italienne. La théorisation de l’autonomie ouvrière est d’ailleurs comprise dans l’opéraïsme. Le mouvement autonome en est la suite logique. Oreste Scalzone emploie d’ailleurs cette expression en parlant du courant opéraïste :

 

« L’Autonomie, on s’est jetés dedans comme un poisson à la mer ! » [5]

 

Ugo Tassinari explique ainsi l’origine du discours sur l’autonomie :

 

« En 1962, des ouvriers non-syndiqués de Turin accusent l’UIL d’être un syndicat jaune. Ces ouvriers sont des jeunes émigrés du sud de l’Italie. Ils attaquent le siège de l’UIL situé sur la Piazza Statuto. Le discours sur l’autonomie ouvrière et les luttes ouvrières non-contrôlées par les partis et les syndicats naît à la suite de cet évènement. » [6]

 

L’opéraïsme italien ne théorise donc pas l’autonomie ouvrière par hasard : il se fonde sur une réalité politique locale, à savoir l’autonomie en tant que pratique de lutte des ouvriers italiens. Cette radicalité des ouvriers italiens peut s’expliquer par la fragilité économique de l’Italie et par la dureté des conditions de vie qui en découlent.

 

Les divergences

 

Au-delà des limites liées à la situation française, les autonomes se heurtent en France à des limites organisationnelles. Les autonomes parisiens se montrent en effet incapables de se fédérer de manière durable. L’Assemblée Parisienne des Groupes Autonomes (APGA) éclate ainsi en avril 1978 après seulement cinq mois d’existence. Il semble que les divergences idéologiques entre les militants de Marge et ceux de Camarades n’aient pas permis à ces deux groupes de cohabiter dans une même structure. Jacques Le Sage de La Haye, leader de Marge, explique ainsi à propos des militants de Camarades :

 

« Ils discutaient pas : ils vociféraient, ils te laissaient pas parler, si tu disais quelque chose qu’allait pas dans leur sens c’était terrifiant ! C’était un rouleau compresseur de eux, c’était vraiment incroyable ! » [7]   

 

 

Et de son côté, Alain Pojolat, militant de Camarades, affirme à propos des membres de Marge :

 

« L’Autonomie désirante, nous on n’est pas du tout branché là-dessus, pas du tout. Ils nous font chier plutôt qu’autre chose. C’est eux qui sabotent le meeting de la Mutualité. Je pense qu’on doit beaucoup le sabotage du projet autonome à l’irresponsabilité de certains. C’est mai 68 qui est pas encore fini : on pique sa crise d’adolescence, on se croit obligé de mettre son ego devant tout le monde ! Donc il y avait un abus de la démocratie qui était invraisemblable ! Quand il y a une AG qui doit prendre des décisions par rapport à des évènements importants comme la répression qui vient d’être en Europe ou le soutien à des luttes de salariés, des choses comme ça, des choses qui auraient pu vraiment faire en sorte que les autonomes soient aussi un peu une référence politique… Donc ce meeting à la Mutualité a été totalement saboté par des comportements individuels de mecs qui se croyaient autorisés… Qui font un happening ! Il y en avait, ils faisaient n’importe quoi : un numéro de cirque et tout ! Donc après ça s’énerve : il y a eu des baffes de distribuées… C’était un peu n’importe quoi. Moi je trouve : une irresponsabilité collective grave. C’est bien beau de remettre en cause les organisations au fonctionnement organisé et centralisé et tout ça, mais si c’est pour que les gens ne tiennent pas un minimum de discipline pour s’accepter dans leur diversité, s’écouter, et prendre les décisions politiques, c’est pas la peine ! Moi j’aurais été pour la bolchevisation de l’Autonomie. » [8]

 

A la différence de leurs homologues italiens, les désirants français s’inscrivent clairement dans la tradition du mouvement anarchiste, difficilement compatible avec le léninisme de Camarades.

 

L’explosion

 

Mais la limite décisive qui va se révéler fatale à l’Autonomie française réside probablement dans le rôle moteur joué par la tendance représentée par Yann Moulier-Boutang. A partir de 1979, les négristes abandonnent en effet brutalement le mouvement autonome pour se rapprocher progressivement du mouvement alternatif [9]. L’autodissolution de Camarades entraîne subitement l’effondrement du mouvement parisien et par ricochet l’autodissolution de Marge et du groupe parisien de l’OCL.

 

Mais derrière cet aspect organisationnel, ce sont des questions idéologiques qui sous-tendent l’autodissolution de l’Autonomie parisienne. Ces questions idéologiques tournent autour du rapport à la violence politique et séparent le mouvement autonome en deux tendances. La première tendance (autour de Yann Moulier-Boutang, Jacques Lesage de la Haye, et des militants de l’OCL) considère que la violence politique doit être l’expression du mouvement social. La seconde tendance (qui va créer Action Directe) considère que la logique de la violence politique a sa propre autonomie par rapport au mouvement social. Ces deux tendances ne cohabitent à l’intérieur du mouvement autonome que parce que les « mouvementistes » considèrent que la conjoncture sociale est favorable à l’usage de la violence. La vague d’arrestations qui a lieu en Italie en avril 1979 modifie subitement la perception qu’ont ces militants de la conjoncture politique et leur fait brutalement abandonner la violence politique.  

 

La militarisation

 

La création d’Action Directe est l’objet de différentes interprétations. En 1997, Action Directe s’est présentée comme issue d’une « coordination politico-militaire interne au mouvement autonome », créée en 1977, et ayant notamment revendiqués des attentats au nom du « CARLOS » (Coordination Autonome Radicalement en Lutte Ouverte contre la Société) [10]. Dans une brochure publiée en 2005, le Collectif Ephémère apporte une version des faits plus nuancée [11]. En effet, d’après ce collectif, une scission aurait eu lieu au sein du CARLOS à la fin de l’été 1978. Dans cette scission, on retrouve là aussi le clivage entre mouvementistes et militaristes. D’après le Collectif Ephémère, Action Directe ne serait donc que le produit de la tendance militariste du CARLOS. On peut donc dire que le projet de création d’AD date de septembre 1978. Pourtant, le premier attentat officiellement revendiqué par AD n’a lieu que le 1er mai 1979 (mitraillage du siège du CNPF). Entre ces deux dates, on peut supposer que des discussions ont eu lieu entre les militants sur le projet de création de cette nouvelle organisation rassemblant une cinquantaine d’autonomes de Paris, Toulouse, et Montpellier [12]. D’après Action Directe, la création de la nouvelle organisation n’aurait été formellement décidée qu’ « au cours de l’hiver 1978-1979 » [13]. Le nom de l’organisation semble avoir été l’objet de désaccords comme l’attestent les deux attentats revendiqués « OAD » (Organisation Action Directe) en mars 1979 et mars 1980 [14].

 

A l’opposé de la constitution d’Action Directe, les militants réunis autour de Yann Moulier-Boutang s’engagent dans le CINEL (Centre d’Initiatives pour de Nouveaux Espaces de Liberté) créé par Félix Guattari. A cette étape, l’évolution du mouvement autonome confirme le modèle de Koopmans, avec un double processus d’institutionnalisation (sous la forme du mouvement alternatif) et de radicalisation (sous la forme d’Action Directe). Cette évolution valide également la théorie de Sabine Karstedt-Henke sur le rôle de la répression dans ce processus. Ce rôle joué par la répression est particulièrement flagrant en ce qui concerne l’évolution de la tendance représentée par Yann Moulier.

 

 Le rôle joué par la répression est cependant beaucoup plus discutable en ce qui concerne la création d’Action Directe. Il est probable que les fondateurs d’Action Directe aient été eux aussi particulièrement influencés par l’évolution de la situation politique italienne et se soient en partie inspirés des groupes armés italiens. Il faut cependant relativiser la part de radicalisation contenue dans la création d’AD. En effet, comparé à l’assassinat de Jean-Antoine Tramoni revendiqué par les NAPAP en mars 1977, les débuts d’Action Directe représentent une baisse du niveau de violence, puisqu’AD ne fait alors que des dégâts matériels. Le premier meurtre revendiqué par Action Directe n’a lieu qu’en avril 1981, lorsqu’un policier est abattu au cours d’un hold-up à la BNP de la place des Ternes [15]. Le processus de radicalisation représentée par la création d’Action Directe ne réside donc pas dans un accroissement du niveau de violence mais dans la militarisation organisationnelle qu’il sous-tend. Mais là encore, rien n’indique qu’Action Directe ait eu un fonctionnement plus militarisé que celui des NAPAP. On peut même supposer le contraire si l’on prend en compte l’origine idéologique de leurs militants, issus du maoïsme pour ce qui est des NAPAP, mais issus également de l’anarchisme en ce qui concerne les militants d’Action Directe.

 

Par contre, Action Directe semble représenter une forme de militarisation si on la compare au fonctionnement manifestement beaucoup plus informel du CARLOS [16]. Si on resitue le CARLOS dans la filiation des NAPAP et des Brigades Internationales (qui avaient assassiné deux diplomates sud-américains en 1974 et 1976), le CARLOS (qui n’a occasionné que des dégâts matériels) représente une forme de démilitarisation. Cet élément est important car il prouve que le mouvement autonome ne tend pas nécessairement à l’accroissement de la violence, comme le résume le Collectif Ephémère en parlant des groupes qui refusent de rejoindre Action Directe après avoir participé au CARLOS :

 

« Ils sont conscients que ce n’est pas en tuant des tenants du capital qu’un contre-pouvoir peut gagner du terrain et faire lever un mouvement social. Le capital se fout que l’un de ses serviteurs soit exécuté. Pour lui, les hommes ne comptent pas, mais par contre le sabotage de l’outil de travail qui bloque la production lui fait perdre du temps et de l’argent. Une transformation sociale ne peut reposer sur la seule utilisation des armes et des explosifs. La lutte armée ou les actions armées ne sont pas une finalité, les formes d’intervention sont multiples et variées. Créer une armée, qu’elle soit rouge ou noire, induit une clandestinité permanente et le repli sur cette seule forme de lutte. » [17]

 

 

 

 

 

 

 


[1] Entretien avec Cécile (pseudonyme, Comité de Soutien aux Prisonniers de la Fraction Armée Rouge).

[2] Les différentes personnes que j’ai interrogées estiment les effectifs de la Gauche Prolétarienne à entre 1000 et 3000 militants. D’après Oreste Scalzone, Potere Operaio comptait en 1971 environ 3000 adhérents dont 1000 militants. Diego Giachetti et Marco Scavino estiment cependant les effectifs de Potere Operaio à 10 000 militants. Cf. Diego Giachetti et Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers, L’automne chaud de 1969 à Turin, Les Nuits rouges, 2005, p. 299.

[3] Entretiens avec Thierry (pseudonyme d’un anarchiste parisien) et Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire de Naples).

[4] Serge Cosseron, Dictionnaire de l’extrême gauche, Larousse, 2007, p. 249.

[5] Entretien avec Oreste Scalzone (leader de Potere Operaio).

[6] Entretien avec Ugo Tassinari (Collectif Autonome Universitaire de Naples).

[7] Entretien avec Jacques Le Sage de la Haye et Nicole Fontan (Marge).

[8] Entretien avec Alain Pojolat (collectif de la BNP).

[9] Mouvement alternatif : terme utilisé depuis le début des années 80 pour désigner au sein de la gauche un ensemble de courants politiques et de mouvements sociaux ayant en commun de se reconnaître dans la désobéissance civile. Le terme désigne aussi bien les Verts que les négristes, les mouvements pacifistes, et une partie du mouvement des squats. Le mouvement alternatif se distingue du mouvement autonome par une démarche citoyenne qui refuse généralement le recours à la violence. Cf. Christophe Bourseiller, « La Révolution alternative », Les Ennemis du système, enquête sur les mouvements extrémistes en France, Robert Laffont, 1989.

[10] Action Directe, « Eléments chronologiques », Textes de prison 1992-1997, Jargon Libre, 1997, p. 3.

[11] Collectif Ephémère, Retour sur les années de braise, les groupes autonomes et l’organisation Action Directe, CRAS, 2005.

[12] Entretien avec Stéphane (pseudonyme d’un squatter de Belleville).

[13] Action Directe, op. cit.

[14] Philippe Madelin, La galaxie terroriste, Plon, 1986, p. 97.

[15] Action Directe, op. cit., p. 5.

[16] Collectif Ephémère, op. cit.

[17] Ibid., p. 18.

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