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Publié par Anthony Le Cazals

Les sophistes radiculistes pourront toujours dire que l'auto-gestion et donc l'auto-organisation est une compromission avec le capitalisme (dans un rapport de résistance à la limite absolue, à la force suprême que d'aucuns veulent voir comme un empire oligarchique), il n'empêche qu'il ne faut pas scier la branche maçonnique sur laquelle on est assis-es. Comprenez que si les idées de Liberté et d'Egalité, rejointes en 1848 par leur sœur maçonnique et misogyne Fraternité, elle demeure toujours un affaiblissement de la pensée due aux Lumières, c'est-à-dire principalement au libéralisme de Mill et Locke importé par Voltaire (jusqu'à se rendre jaloux du thuriféraire de l'égalité, Rousseau). La pensée de l'émancipation universelle manque ce qui n'advient pas et ne résout jamais l'équation chimique qui fait que la libération se transforme toujours en soumission à un sauveur qui devient bourreau. Une révolte d'esclave pour simplement cultiver son jardin et subsister une fois les fers désentravés, est-ce cela le spartakisme ou la logique de l'émancipation. Ce sont toujours des esclaves qui réclament la liberté et l'égalité revient en dernier ressort ~dynamique~ à ne pas être.
Une des données principale la Critique du Capital est que les machines appartiennent toujours au capital. Sortir du capitalisme c'est sortir de l'édition (qui allie banque et imprimerie des glyphes mobiles). Abolir la monnaie à l'heure du bitcoin (8% de la monnaie mondiale), ne change rien aux échanges du troc et du don-contre-don sur l'honneur (voir les travaux de Mauss ou de Bourdieu sur la Kabylie) est une tentation à contre-courant. La question reste toujours comment éviter les escrocs, les prédateurs. Le marché est né avec la monnaie, c'est la différence Braudel/Marx, le capitalisme est plus tardif et réclame livres de comptes et banque de l'Europe renaissante.
Le libertaire est donc antérieur à Sartre et à Onfray qui s'en sont fait les thuriféraires tardifs. La question que pose le recueil de Déjacque est que faire des chefs mobiles, des compétents pour une opération spécifique, des mandatés impératifs. Anthony Le Cazals

La pensée libertaire de Joseph Déjacque
 
 
 
 
Les anarchistes luttent autant pour l'égalité que pour la liberté. Au XIXe siècle se forme déjà une pensée libertaire.
 

Joseph Déjacque exprime un anarchisme révolutionnaire au XIXe siècle. Il est condamné pour avoir participé à l’insurrection de 1848 en France. Il ne cesse de vivre dans la pauvreté mais mène un inlassable combat politique. Il critique à la fois le régime autoritaire et la misère sociale. En 1852, avec l’arrivée de Bonaparte au pouvoir, il s’exile en Angleterre.

Avec Gustave Lefrançais et d’autres « indépendants », il fonde « La Sociale ». Cette société d’entraide ouvrière vise à renforcer la solidarité au quotidien et défend des positions politiques radicales. Joseph Déjacque s’oppose au discours modéré de Victor Hugo. Au contraire, il propose « de marcher enfin au renversement de la vieille société et à la terre promise de la liberté et de l’harmonie, le flambeau dans un main et le glaive dans l’autre ».

En 1854, Joseph Déjacque rejoint New York. Il fonde un journal : Le Libertaire. Il développe une critique radicale de la famille, de la propriété, de la religion et du gouvernement. Son discours choque les républicains. Il semble proche de l’anarchisme mais dénonce la misogynie de Proudhon. Une série de textes de Joseph Déjacque, présentée par l’historien Thomas Bouchet, est regroupée sous le titre A bas les chefs !

 

                                                  

                  

Révolution politique et sociale

 

Joseph Déjacque dénonce les républicains dont l’opposition au régime élude la question sociale. Mais il critique aussi les ouvriers et leur moralisme chrétien. Dans le poème « Du pain et du travail » il défend l’émeute pour lutter contre la misère sociale.

Joseph Déjacque défend l’insurrection de 1848 qui permet de balayer la monarchie. Mais il reste réservé sur le nouveau régime de la IIème République. Il critique l’imposture de la politique sociale. Il travaille dans les ateliers nationaux qui se présentent comme des coopératives de production soutenus par l’Etat. Il s’agit en réalité d’ateliers de charité avec un encadrement de type militaire.

Dans le poème « Mes utopies », Joseph Déjacque propose également un socialisme sensuel. Il valorise l’amour et les baisers pour une utopie passionnée. Dans le même élan, il critique la morale religieuse incarnée les jésuites.

 

En 1852, Joseph Déjacque séjourne à Jersey. Il privilégie dès lors un ton polémique et une critique acérée. Ce qui lui vaut la détestation des républicains et des modérés. Il attaque les exploiteurs pour défendre l’émancipation des femmes et des prolétaires. Il propose une révolution sociale pour inventer une société égalitaire.

Dans « La question révolutionnaire », Joseph Déjacque s’adresse à ses « frères du prolétariat ». Il veut « hâter l’heure où vos masses énergiques, soulevant la logique et le glaive révolutionnaire, se précipiteront comme une avalanche sur cette société exubérante de privilège et d’exploitation ». Il dénonce l’opposition légaliste et républicaine à Louis Bonaparte. Ces modérés s’appuient sur la Loi et le Droit pour dénoncer le régime autoritaire. Mais Bonaparte s’appuie également sur une légitimité légaliste. « Il est dans la loi au même titre que les assemblées représentatives, législatives ou constituantes », observe Joseph Déjacque.

Ce n’est pas un simple régime autoritaire qu’il faut congédier, mais aussi l’Etat et la démocratie représentative. Le parlementarisme s’apparente à tous les autres gouvernements. Joseph Déjacque ajoute à cette critique politique une dimension sociale. Le régime défend l’exploitation avec ses bourgeois et ses propriétaires. La révolution politique doit donc s’accompagner d’une révolution sociale.

 

  Matthew McConaughey in Free State of Jones

 

Contre toutes les autorités

 

Joseph Déjacque propose la suppression de toute forme de pouvoir et de gouvernement. Il valorise l’anarchie et la liberté illimitée. Il propose l’abolition de la propriété privée pour permettre la possession en commun. Il dénonce également la famille, le couple et l’autorité patriarcale. La femme et l’enfant doivent s’émanciper. Son utopie libertaire s’appuie sur « une vie de délices ».

Joseph Déjacque critique tous les gouvernements car ils reposent la délégation. Ainsi tous les pouvoirs veulent perdurer et les gouvernements se contentent de défendre l’ordre établi. La justice et l’éducation permettent de maintenir la servilité de la population. Une législation directe doit permettre au peuple de décider pour lui-même. Les fonctionnaires spécialisés sont remplacés par des mandatés issus du peuple et révocables.

 

La religion oblige les opprimés à se soumettre à leur oppresseur. Ensuite, le clergé impose l’ordre moral et le puritanisme. « C’est lui qui, sous forme de prédications, nous verse par dose journalières la nicotine du renoncement aux jouissances de ce monde », analyse Joseph Déjacque. La religion soutien l’autorité et les régimes despotiques.

La propriété privée permet l’exploitation du travail et les inégalités sociales. La famille s’apparente à un petite Etat qui soumet la femme et les enfants. Le couple et les mariages forcés sont également dénoncés. Contrairement aux délires de Proudhon, l’émancipation de la femme demeure indispensable pour libérer l’humanité de l’esclavage.

C’est la totalité de l’ordre social et politique qui doit être attaquée. « Gouvernement, religion, propriété, famille, tout se tient, tout se lie, tout coïncide. Tout est cause et effet, parallèle et conséquence, induction et déduction logique, l’un de l’autre », analyse Joseph Déjacque. C’est l’ensemble des édifices de la civilisation marchande qui doit être abolit. Une nouvelle société doit émerger pour faire place « à l’édification et à l’organisation dans le monde de la liberté de sentiment et de sensation… », propose Joseph Déjacque.

La pensée libertaire de Joseph Déjacque

Polémiques et anarchisme critique

 

Le penseur libertaire s’exile à New York et à la Nouvelle Orléans. Il observe que l’Empire semble durer en France. Mais il continue à polémiquer avec ses contemporains.

Joseph Déjacque attaque Proudhon, considéré comme le penseur de l’anarchisme. Il énumère les différentes limites de la pensée de Proudhon. La misogynie doit être critiquée. La femme doit devenir l’égale de l’homme. Au contraire, Proudhon considère les femmes comme des êtres inférieurs. Ensuite, il ne cesse de défendre la petite propriété. Joseph Déjacque s’oppose à toute forme d’autorité et de propriété. Il dénonce la logique du contrat et de l’encadrement social défendue par Proudhon. « Arrivez en à la communauté-anarchique, c’est-à-dire l’état social où chacun serait libre de produire et de consommer à volonté et selon sa fantaisie, sans avoir de contôle à exercer ou à subir de qui que ce soit ou sur qui que ce soit », propose Joseph Déjacque.

Le journal Le Libertaire adopte un ton polémique et une radicalité politique. Ce titre de presse reste confidentiel mais ne cesse de remettre en cause l’ordre existant. « En tout et pour tous, il veut l’abolition de tous les esclavages et sous toutes les formes, l’affranchissement de toutes les chairs et de toutes les intelligences », présente Joseph Déjacque. Les patries, les races, les religions sont rejetées. Pour diffuser des idées révolutionnaires, deux méthodes se distinguent. L’une valorise la discussion courtoise et argumentée. L’autre repose sur le scandale et la provocation, « par la morsure et par le feu ».

 

Joseph Déjacque refuse toute forme de gouvernement. Même confier le pouvoir aux ouvriers lui semble dangereux. Le prolétaire n’est pas toujours vertueux. « Il est d’autant plus disposé à abuser du commandement qu’il a été enclin ou forcé à plus de soumission et à plus de bassesse envers ses commandeurs », analyse Joseph Déjacque.

L’anarchiste refuse toute forme de délégation de pouvoir, contrairement à la démocratie représentative. Chaque personne doit reprendre sa vie en main. « Toute représentation, toute délégation doit être souverainement, absolument interdite sous quelque prétexte et quelque cause que ce soit ; car la représentation, la délégation, c’est l’abdication », souligne Joseph Déjacque. Il propose de créer une organisation qui administre la société sans prise de pouvoir. « Le mieux est de laisser ainsi l’initiative de chacun », précise Joseph Déjacque.

La pensée libertaire de Joseph Déjacque

Actualité d’une critique libertaire

 

La pensée libertaire de Joseph Déjacque permet une analyse des révolutions du XIXe siècle, et notamment celle de 1848. Il distingue une révolution politique de la révolution sociale. La révolte de 1848 attaque un régime autoritaire et défend les libertés fondamentales. En revanche, cette insurrection ne comprend aucune dimension sociale. Les classes populaires mais aussi la petite bourgeoisie et des classes supérieures participent à ce mouvement.

La propriété privée et l’exploitation ne sont pas remises en cause. Cette analyse peut aussi permettre de comprendre l’actualité et le « Printemps arabe ». Une insurrection doit permettre de combattre un régime autoritaire. Mais elle doit surtout remettre en cause l’exploitation et le capitalisme. C’est malheuresement ce qui manque dans les révoltes qui éclatent dans les régimes autoritaires.

Joseph Déjacque propose également une critique de la démocratie représentative. Il remet en cause le principe de la délégation de pouvoir. Ce n’est pas une minorité de dirigeants qui doit prendre les décisions. Joseph Déjacque remet en cause toutes les formes d’autorité. Il soutien le combat pour la libération des femmes et les luttes des Noirs contre l’esclavage. Il remet en cause toutes les institutions patriarcales comme la famille, la religion et l'ordre moral.

Sa pensée s’inscrit dans une perspective globale. Il propose une émancipation de l’ensemble de l’humanité. Cette démarche tranche avec la mode postmoderne qui sépare diverses luttes et distingue chaque "minorité" à libérer. Au contraire, la révolution doit détruire la propriété, la religion et la famille pour permettre une émancipation globale.

 

En revanche, lorsque l’anarchiste s’aventure sur le terrain de l’utopie, il semble moins convainquant. Joseph Déjacque propose de « nommer une commission chargée, par mandat purement impératif et exclusivement administratif, d’organiser dans les vingt-quatre heures le fractionnement des sections législatives ». Son projet s’apparente à une auto-administration. Les anarchistes révèlent ici toutes leurs limites. Ils proposent une nouvelle organisation sociale mais sans abolir les catégories du capital comme le travail ou l’argent. Joseph Déjacque insiste sur l’abolition de la propriété privée. La terre et les usines doivent appartenir à tous.

Mais le travail à l’usine n’est pas remis en cause. L’activité productrice reste laborieuse et ne doit pas se transformer de manière ludique et passionnante. Les anarchistes proposent de changer la société sans remettre en cause les catégories du capital. Ils avancent des formes d’auto-exploitation sans penser une nouvelle manière de produire et de vivre. La forme, l'autogestion, prime sur le contenu.

 

Mais Joseph Déjacque reste attaché à la liberté. Il critique toutes les formes d’autorités et les contraintes sociales. Cette réflexion peut aussi déboucher vers une remise en cause du travail et de ses contraintes. L’activité productrice peut alors devenir un plaisir. L’utopie de Joseph Déjacque reste moins puritaine que l’anarchisme classique incarné par Proudhon.

Il insiste sur l’amour et la sensualité. « Hommes et femmes font l’amour quand il leur plaît, comme il leur plaît avec qui il leur plaît », propose Joseph Déjacque. Il valorise la libération amoureuse et sexuelle. Cette dimension sensuelle tranche avec la morale du travail et remet le plaisir au centre de la vie quotidienne.

 

Source : Joseph Déjacque, A bas les chefs ! Ecrits libertaires (1847-1863), La Fabrique, 2016

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